TINA SALAMA

TINA SALAMA

PORTE PAROLE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
TINA SALAMA
Tina Salama : « Le parcours inspirant d’une femme engagée »

Originaire de Bukavu, dans la province du Sud-Kivu à l’Est de la République démocratique du Congo, Tina Salama est journaliste de formation et écrivaine passionnée. Elle a grandi dans une région marquée par les conflits armés, une réalité qui a profondément façonné son parcours et sa vision de la vie. Elle est l’auteure du livre « Ma vie pendant la guerre », un récit autobiographique dans lequel elle raconte son expérience et les épreuves vécues dans l’Est du pays.

Issue d’une petite ville mais porteuse d’un rêve beaucoup plus grand qu’elle, elle a toujours su qu’elle accomplirait de grandes choses. Elle s’est fait connaitre grâce à son parcours dans les médias, et aujourd’hui, elle occupe également les fonctions de porte-parole du Président de la République, Félix Tshisekedi.

1.     Qui est réellement Madame Tina Salama ?

Je suis une native de la ville de Bukavu, une fille Beke comme on nous appelle chez nous. J’ai commencé à travailler à la Monusco très tôt ; je devais avoir plus moins 20 ans. Je pense que j’étais parmi les plus jeunes de l’équipe. A cette époque, le pays était en guerre, et nous étions coupés du reste du monde. 

C’est Kinshasa qui a demandé que je vienne présenter le journal en swahili. Je devais remplacer un collègue qui était en congé. C’est donc de cette manière que je quitte ma ville natale de Bukavu, mes parents, mes frères et sœurs. Je me rappelle avoir pris l’avion avec les Casques bleus de la Monusco. A cette époque, pour qu’une personne quitte une zone de conflits pour se rendre à Kinshasa, le gouvernement devait donner un avis favorable. C’est dans ces conditions que je fais un transit à Kisangani avant d’arriver à Kinshasa. 

J’ai commencé comme journaliste et j’y ai passé des très belles années. J’ai commencé comme daily worker. A l’époque, les journaliers n’avaient pas encore de contrats. J’ai gravi les échelons au fil du temps. J’ai signé mon premier contrat avec la fondation Hirondelles, puis avec la Monusco où il existait différents grades. J’ai obtenu mon premier grade en tant que membre du personnel (Staff) des Nations Unies. 

A chaque fois qu’un poste se libérait, je postulais.  Je suis passée du poste de présentatrice à celui d’animatrice, et j’aimais beaucoup cela. Déjà à Bukavu, je m’impliquais dans les œuvres caritatives et dans des groupes sur la résolution des conflits. Quelques années plus tard, j’ai été nommée Directrice Adjointe des programmes. Ensuite, j’ai occupé une fonction importante pour tous les locaux des Nations Unies.

2.     Où étiez-vous lorsque vous avez appris votre nomination ?

Cela me replonge dans des très beaux souvenirs, mais aussi une petite panique. Je me rappelle avoir ressenti une petite panique. Tout est allé très vite pour ma nomination. Un soir, on m’a appelé pour me demander de regarder  journal télévisé de 20 heures. 

J’étais chez moi, j’ai donc allumé la télé ; j’avais les mains qui tremblaient. Je suivais les ordonnances et, tout à coup, j’ai entendu mon nom. J’étais nommée Porte-parole adjointe du Président de la République à cette époque-là.  Cela fait vraiment quelque chose lorsqu’on  entend son nom à la télévision. 

Etant une personne émotive secondaire, je n’ai pas immédiatement sauté de joie. J’étais encore sous le choc. Je suis restée figée, la télécommande entre mes mains. Je me rappelle que mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. 

Il y avait un peu de panique parce que je venais des Nations Unies, un milieu totalement différent. C’est vrai que je gérais déjà les équipes politiques avec un magazine politique et qu’en tant que journaliste, on côtoie forcément ce milieu d’une certaine manière. Mais entrer complètement dans cet univers et porter la parole d’un Président de la République, c’était avant tout une lourde responsabilité. Personnellement, je ne regarde jamais d’abord la fonction ; je me demande toujours si je serai à la hauteur et si je ferai correctement mon travail. 

3.     Est-ce qu’il y a des jours où ce poids médiatique devient difficile à porter ? 

J’ai toujours eu un contact facile avec les gens. J’aime bien resauter, même si j’ai parfois des extrêmes. Il m’arrive d’avoir simplement envie d’être en retrait, de rester chez moi, ce qui peut sembler paradoxal. Je connais beaucoup de gens mais j’ai très peu d’amis. 

Oui, il est vrai que parfois ce poids médiatique peut être très lourd à porter parce qu’il faut sourire, se monter sous son meilleur jour. Malheureusement, on ne plait pas toujours à tout le monde. On arrive avec beaucoup de naïveté et le sourire aux lèvres en pensant que tout le monde est heureux de vous voir. Mais très vite, on se rend compte que certaines personnes ne vous accueillent pas de la même manière. Ce n’est pas forcément de la méchanceté ; c’est simplement que nous avons des points de vue différents. 

Il est arrivé qu’il y ait des violences sexistes, des fakes-news, des situations où vous vous réveillez et découvrez qu’on vous a inventé une vie. Et comme nous sommes à l’ère du numérique, parfois les gens ont du mal à distinguer le vrai du faux ou à comprendre certains coups bas politiques. 

A force d’encaisser les coups, cette naïveté et cette bonté qu’on avait au départ finissent par s’effacer peu à peu. On commence à se protéger. Cela peut sembler péjoratif, certes, mais ce sont les règles du jeu. 

4.     Etant vous-même native de Bukavu, vous avez dû grandir en zone de guerre. Quels conseils donneriez-vous à des jeunes filles qui ont des rêves mais qui vivent encore dans les zones de conflits ? 

Etant moi-même fille de Bukavu, j’ai vécu la guerre et je sais qu’on peut facilement perdre espoir, et avoir l’impression d’être abandonné. Je me rappelle encore qu’à l’époque, lorsque nous étions de l’autre côté, nous rêvions de Kinshasa, de cette unité nationale. Nous voulions parler le lingala pour montrer que nous n’étions pas coupés du reste du pays. 

Pour nous, ce n’était qu’une guerre, quelque chose de temporaire. Nous nous disions que le feu Président Laurent Désiré Kabila viendrait nous sauver. Lorsqu’il a été assassiné, nous avons un peu sombré dans le désespoir parce que nous nous demandions comment les choses allaient se passer. Puis il y a eu les Nations Unies et la mission Maintien de paix, ce qui nous a redonné l’espoir. Le pays a été unifié, et j’espère qu’il en sera encore ainsi. J’y crois fermement. 

Les femmes de l’Est du Congo sont des femmes très résilientes, peut-être parce qu’elles vivent cette situation depuis un longtemps. Ce sont des femmes très fortes, très déterminées, qui ne se laissent pas faire. Ce que je peux leur dire,  que si moi j’ai pu y arriver, moi qui étais une petite fille de Bukavu, qui a vécu la guerre et qui, comme vous a connu le désespoir, alors vous aussi vous pouvez y arriver ; vous allez y arriver. Il faut seulement croire en soi, ne passer se laisser abattre, croire en Dieu et puis se battre pour son pays. 

5.     Peut-on dire que ce sont ces évènements qui vous ont façonné entant que femme ? 

Pour une raison qui me dépasse, je me sens investi d’une mission. C’est la raison pour laquelle, lorsque j’ai l’opportunité de parler aux jeunes, surtout aux jeunes filles, je n’hésite pas. 

Je ne dis pas que je suis un modèle par excellence, que ce soit en termes de parcours ou dans d’autres domaines. Je suis tombée plusieurs fois, j’ai eu peur, j’ai douté, j’ai commis des erreurs comme tout le monde. Mais je pense qu’à moment donné, chacun devrait se demander ce qu’il apporte aux autres.  

Je crois en une forme de démocratie participative dans laquelle chaque congolais est conscient de ce qu’il va léguer aux générations futures. Certes, toutes les conditions ne sont pas toutes réunies et il y a des jeunes qui se cherchent encore mais il ne faut pas se laisser faire ; il faut se battre. 

Au-delà de nos passions, de nos affinités politiques, notre patrimoine commun reste la RDC. 

6.     Aujourd’hui, la femme se cherche encore et lutte pour avoir confiance en elle. Que pouvez-vous dire à cette catégorie de femmes qui ont encore du mal à avoir confiance en elles ?

La confiance en soi ne vient pas du jour au lendemain. Elle se construit à travers les expériences, lesquelles ne sont pas toujours positives. C’est lorsque vous tombez et que vous trouvez la force de vous relever ; ce sont les échecs, les doutes qui vous construisent. Il m’arrive aussi de douter ou d’avoir peur. 

Cela me fait penser à une citation d’un poète libanais Khalil Gibran qui dit : « Quand la rivière coule, elle tremble à l’idée d’entrer dans l’océan parce qu’elle se dit qu’en y entrant, elle va se perdre. Alors que, c’est justement lorsqu’elle rejoint dans l’océan qu’elle se réalise ; elle retrouve sa vraie nature. »

J’avance dans la vie en me disant que je ne peux plus revenir en arrière. Chaque nouveau pas cache une peur. Je me demande parfois où  que je suis train d’aller, si j’ai les capacités nécessaires, mais j’avance. Je ne peux plus redevenir la jeune fille de 15 ans à Bukavu. Je continue d’évoluer, je prends des risques ; j’ai peur mais je me lance quand même. 

La confiance en soi ne se construit pas en un jour. Ce sont les épreuves, mais aussi la formation. Il faut continuer à se former parce que lorsqu’on sait qu’on a quelque chose à apporter, on ne doit jamais arrêter d’apprendre. Il faut se battre et ne pas rester figé dans une position de victime. C’est important entant que femme de se battre. Certes, le combat de la discrimination n’est pas encore gagné, mais il ne faut pas se laisser faire. 

7.     Est-ce que lorsque vous étiez plus jeune, vous vous imaginiez là où vous êtes aujourd’hui ?

Autant j’aimais bien ma charmante petite ville de Bukavu, autant je savais que je devais la quitter. Je me disais que la ville était belle mais qu’elle était trop petite pour moi. Nous nourrissions des grands rêves, comme celui d’aller étudier aux Etats-Unis sans vraiment savoir comment cela allait se faire. 

Parfois, la réalité nous rattrapait, et on se disait qu’il n’y avait pas de chance. Mais il y avait cette détermination, cette petite flamme en moi qui me disait que : « Ton destin est ici et ailleurs. Tu vas y arriver »

Il y aura toujours des personnes pour vous décourager, mais il faut croire en soi et en Dieu. 

8.     Pouvez-vous nous citer deux femmes qui vous ont inspiré dans le passé, et qui peut-être continuent de vous inspirer aujourd’hui ? 

Je ne vais pas citer de nom juste pour faire plaisir. Il existe des femmes qui m’inspirent : l’une par son talent, une autre par son caractère, une autre encore par son côté humain. Je prends des petits bouts chez chacune d’elles. 

Mais je préfère m’appuyer sur mes propres expériences. Je suis très imparfaite, j’ai beaucoup de doutes, beaucoup de peurs, mais je trace mon chemin. On peut s’inspirer de tout ce qu’il y a de bon chez une personne, mais je suis mon propre chemin. 

Il y a certes des femmes que j’apprécie, mais je m’apprécie encore davantage dans les efforts que je fournis au quotidien. Je n’y suis pas encore ; il y a des jours où je suis au sommet de ma forme, et d’autres où je suis vraiment au plus bas. Mais c’est mon parcours. 

9.     Comment jongler entre vie familiale et vie professionnelle en tant que femme ? 

L’un n’exclut pas l’autre. C’est malheureusement une question qu’on ne poserait jamais à un homme. Une femme peut bien travailler et éduquer ses enfants. Il faut simplement savoir  équilibrer tout cela. 

Une femme n’a pas besoin d’abandonner ses rêves parce qu’elle est mère. Moi, à un moment donné de ma vie, je travaillais, j’étudiais et j’étais enceinte en même temps. C’était difficile, j’étais épuisée mais je l’ai fait avec brio. 

Je pense que la question ne se pose pas. C’est à la femme de s’organiser pour trouver du temps pour ses enfants et être attentive à certains détails que les hommes ne voient pas toujours. 

Les enfants ont autant besoin de leur père qu’ils ont besoin de leur mère. Les deux doivent être solidaires. C’est un travail d’équipe. 

10.  Que direz-vous comme dernier mot à la petite fille qui vous regarde aujourd’hui ? 

J’étais comme toi. Tu seras comme moi, sûrement même mieux, mais il faut te battre. Le chemin ne sera pas facile ; on essaiera de te casser, te faire croire que tu ne peux pas y arriver. 

Il y aura des choses externes qui te feront douter, mais crois en tes rêves. Il faut beaucoup de courage. Nous vivons dans un monde qui part en vrille et il faut beaucoup de discipline pour réussir. 

Et surtout si tu y crois, avec l’aide de Dieu tout finira par bien se passer.